Le vendredi 6 décembre 2019, notre groupe, inscrit en HLP2 (Humanités, Littérature et Philosophie), s’est rendu avec nos enseignantes - Mme Chanu et Mme Lubac-Quittet - au Théâtre des Franciscains de Béziers – un très beau lieu - dans le cadre d’ateliers proposés aux scolaires par le service culturel du théâtre. Ces ateliers permettent des rencontres entre des élèves et des artistes ou des compagnies en résidence de création.

Nous avons rencontré la « Débordante Compagnie ». Les metteurs en scène, Héloïse Desfarges et Antoine Raimondi-Chauvot (Héloïse Desfarges, chorégraphe, danseuse et Antoine Raimondi-Chauvot, metteur en scène, comédien, conférencier) nous ont expliqué qu’elle a été créée à partir d’un solo intitulé « Il ne faut pas confondre la tête et les fesses », spectacle montrant une femme se battant avec ses vêtements. Nous avons compris que cette compagnie, pouvant compter jusqu’à dix ou douze artistes - dont les régisseurs techniques -  proposait des créations « protéiformes », alliant le théâtre et la danse, voire le cirque, avec des acrobaties, diverses formes de danse, ou même du taïchi ou du yoga. Ils s’inspirent aussi de domaines très variés : la littérature et la philosophie, l’astrophysique, les sciences dites « dures »,  les sciences humaines. Et ils travaillent aussi beaucoup sur notre monde actuel.

A la fin des répétitions, les deux metteurs en scène – très sympathiques et directs - ont évoqué les engagements de la Compagnie. C’est une troupe qui parle des problèmes actuels comme la défense de l’environnement, le réchauffement climatique et la déforestation, la précarité, le chômage, les migrations pendulaires, la difficulté à vivre ensemble, ce qui nous a beaucoup intéressés et surpris, car cela démonte un peu les clichés d’un théâtre ennuyeux. Ils nous ont dit qu’ils faisaient très attention à leur mode de transport, et à leur manière de fonctionner en termes d’énergie, ce qui est un vrai effort pour une troupe qui bouge tout le temps. En tout cas, beaucoup d’entre nous ont apprécié cette manière de s’engager et même de dénoncer ce que nous vivons tous, mais que certains ne veulent pas voir ou entendre.

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La Compagnie a accepté de nous immerger pendant deux heures dans le cadre de vraies répétitions, pour leur nouvelle création, qui sera présentée en sortie de résidence, puis tournera en janvier 2020 ; c’est une pièce nommée « Perikptô », ce qui signifie « ce qui créé des ravages, ce qui détruit tout autour». C’est l’histoire d’une femme qui vit la perte d’emploi, les petits boulots et la galère, qui sent que sa vie lui échappe, qui finit par « péter les plombs » dans un Pôle Emploi. Cela nous a étonnés d’être face à des personnages familiers, en même temps complexes, dans une pièce qui parle de la réalité.

Certains ont été un peu déçus – quelques-uns ont eu des moments d’ennui au début, et ne comprenaient pas l’intérêt de cette sortie - de ne pas faire un atelier de « pratique », mais la troupe nous a expliqué qu’ils étaient aussi dans l’urgence pour terminer avant leur sortie de résidence. D’un autre côté, assister à des répétitions avec des comédiens, des danseurs et des régisseurs « son » et « lumière » nous a permis de voir l’envers du décor, et de prendre conscience de tout le travail qu’il y a dans la création d’une pièce de théâtre. Beaucoup d’entre nous ont été très impressionnés par cela – certains ont parlé de fascination -  et certains ont même dit qu’ils ne regarderaient plus une pièce de théâtre de la même manière.

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Nous avons assisté à la répétition de quatre scènes différentes sur un plateau sans décor, avec juste quelques accessoires. L’une montre une femme de ménage qui rencontre par hasard, en effectuant son travail de nuit, le plus jeune premier ministre de la Ve République, un personnage nommé Philippe Dorgeval, qui est montré comme un homme de pouvoir, un prédateur, mais aussi un homme qui doute, sous pression, un homme seul. Il y a eu aussi un moment très drôle où le personnage se met à danser tout seul pour décompresser. Une autre scène montre une scène silencieuse, une chorégraphie entre le personnage de Julia Dantec, mère de famille au chômage, obligée de travailler chez Amazon, et son compagnon, qui tente de l’empêcher de sombrer. On les a vus chanceler, s’écrouler, s’enlacer. On a pu observer l’importance du travail du corps, de tout ce qu’une gestuelle peut exprimer. Une troisième scène expose une réunion de famille sur fond de « OK Google », dans laquelle deux sœurs s’affrontent : l’une fait des ménages et reproche à sa sœur d’être complice d’un système qui s’enrichit sur le dos des précaires et se moque du désastre écologique, l’autre tente de faire comprendre qu’elle n’a plus le choix et doit accepter n’importe quel « boulot ». Enfin, dans la dernière répétition, on voit les comédiens alignés sur le plateau, qui se mettent à passer des appels téléphoniques en canons, sûrement dans le domaine de la PUB : c’est comme une machine à cacophonie. Puis ils disent les uns après les autres ce qu’ils aimeraient changer dans le monde et on a l’impression qu’ils se libèrent de ce processus et redeviennent humains.

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Sur ces quatre scènes, les comédiens ont dû refaire, retravailler, en fonction des commentaires des metteurs en scène ou du réglage du son et de la lumière. Certains d’entre nous ont fait le lien avec ce qui a été vu en cours au sujet du texte de Denis Diderot, Le Paradoxe du Comédien : on comprend bien que le comédien capable de refaire, ce n’est pas celui qui s’appuie sur ses émotions immédiates mais celui qui maîtrise les techniques qui lui permettent de donner parfaitement l’illusion de l’émotion. On a vu les comédiens dans des registres différents, parfois tragique, parfois comiques, réciter leur texte, le lire, se tromper, recommencer, rester silencieux, regarder les autres, bouger, danser, hurler, chuchoter, se déplacer, changer les quelques accessoires de place.

 Les HLP du Lycée Jean-Moulin de Béziers

Les HLP du Lycée Jean-Moulin de Béziers

Cette expérience, finalement, nous a permis de nous interroger autrement sur l’Art et les Pouvoirs de la Parole, un des thèmes au programme de la spécialité « Humanités, Littérature et Philosophie ». On s’est aussi interrogé sur le rôle des artistes dans notre société, sur la manière dont les Arts Vivants comme la théâtre, la danse et le cirque peuvent être « engagés », parler de nos problèmes, ou les dénoncer. C’est aussi un questionnement politique pour cette Compagnie. Pour beaucoup d’entre nous, ça a plus de sens d’aborder les problèmes actuels de cette façon, de manière concrète et en impliquant vraiment le spectateur, que de regarder les informations télévisées qui assomment avec leurs pourcentages et qui sont souvent trop loin de nous. Ici, l’argument d’autorité, c’est l’expérience en direct, avec des émotions aussi.

Le groupe HLP, Mme Chanu, Mme Lubac-Quittet, Clémence Quittet, ancienne élève de Jean Moulin, pour les photos autorisées durant la répétition.