Tout d’abord un grand merci adressé de la part des accompagnatrices et des élèves de la 1ere L du LPO Jean-Moulin de Béziers, au Théâtre des Franciscains, à Aurélie Macia, à la Compagnie Rhapsodies Nomades, pour la chaleur de leur accueil, la gentillesse et la bienveillance avec lesquelles ils ont tous partagé avec nous leur expérience humaine et professionnelle dans l’univers du théâtre. Cette restitution d’expérience est la synthèse collective la plus fidèle possible des impressions et des analyses de toute la classe de  1ere L, de tout ce qu’ils ont pu dire et avoir envie de dire après ces deux matinées au théâtre.

F. Lubac-Quittet, B.Pau, C.Labat

Toute notre classe a été accueillie par l’équipe des Franciscains. Aurélie Macia, Responsable du Théâtre des Franciscains, Chargée de projets, Équipements Culturels, nous a présenté les lieux et nous a accompagnés dans les salles de répétition où se déroulent les ateliers des artistes en résidence qui viennent travailler au théâtre des Franciscains ; c’est elle qui a accompagné notre démarche et qui nous a également mis en présence des journalistes venus assister au filage de la Compagnie Rhapsodies Nomades, avec laquelle nous avons eu la chance de partager deux demi-journées de travail et d’approche de leur projet théâtral. La troupe travaille depuis plusieurs années sur l’œuvre de Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la Nuit. Leur choix a consisté à travailler sur une sorte de tryptique ; il y a d’abord eu un spectacle sur l’expérience de Bardamu lors de la Grande Guerre, puis un spectacle sur la partie du roman dédiée à l’expérience de Bardamu en Afrique. Aujourd’hui, la troupe, sous la direction de Chloé Desfachelle, travaille en résidence sur la découverte de l’Amérique par Bardamu, son retour à Rancy, dans un « voyage » dans les profondeurs de l’humain, une sorte d’immersion dans les tréfonds du corps social, ses pérégrinations dans le milieu de la nuit, des artistes, au sein du cinéma Le Tarapout, avec ses comparses Parapine et Robinson. Ce spectacle ce sera Qu’on n’en parle plus. Ce sont les derniers mots du roman de Céline.

Après un accueil chaleureux, la metteuse en scène Chloé Desfachelle et le comédien qui incarne Bardamu, Antoine, nous ont pris en main, avec Mme Lubac-Quittet, Mme Pau et Mme Labat. Nous avons été séparés en deux groupes, compte tenu de notre nombre. Le comédien et la metteuse en scène nous ont fait pratiquer des échauffements, des étirements, des exercices de respiration, d’échauffement de la voix. Ensuite nous avons été amenés à travailler chacun une ou deux phrases des textes retenus. Ces textes avaient été travaillés en classe avec Mme Lubac-Quittet ; celle-ci s’est entendue avec la metteuse en scène pour mettre l’accent sur certains extraits : le passage étonnant du comptage des puces par Bardamu, encore en quarantaine sanitaire avant son arrivée à New York, le passage où il découvre les rues sombres de Broadway, ses cinémas et la vision éblouissante des Américaines et le passage où il est engagé tout-à-fait par hasard dans un cinéma- Music-hall, à Paris, le Tarapout, alors qu’il a quitté Rancy, sa misère, et ses activités de médecin et qu’il est un peu déboussolé.

Les premiers échauffements terminés, nous avons été invités à travailler en petits groupes de quatre ou cinq : il s’agissait de choisir des extraits qui nous attiraient plus que d’autres, et de proposer une lecture des extraits à plusieurs voix, avec une mise en espace. Nous avons beaucoup apprécié cette partie de l’atelier. Les plus timides, ceux qui n’osent pas parler et n’aiment pas être regardés, ont eux aussi convenus que le comédien et la metteuse en scène les avaient mis en confiance, les avaient aidés à dépasser un peu la crainte du regard des autres. Ce n’est pas du tout évident de lire devant quelqu’un ou de « jouer » quelque chose. Cela nous a aussi fait réfléchir sur le travail du metteur en scène et du comédien sur l’appropriation des textes ; la metteuse en scène et Antoine nous ont dit qu’ils travaillaient sur ce texte depuis environ trois mois ; pour Antoine, c’est un énorme travail de mémorisation, car il est seul avec le texte ; il nous a carrément dit que certains passages lui posaient encore problème et on a vu en filage qu’à certains moments, il avait besoin de travailler avec le texte. Finalement, avec ces ateliers, on imagine un peu mieux tout le temps qu’il faut pour arriver au spectacle fini. Et encore, Chloé Desfachelle nous a bien dit que chaque représentation était en évolution, avec des variations dans le jeu, dans ce qui se passe dans la salle. La troupe ne va pas tarder, après sa sortie de résidence au théâtre des Franciscains du 6 décembre 2017, à commencer ses représentations à Toulouse.

Donc nous avons tous expérimenté ces ateliers et nous avons senti qu’ils étaient tous les deux passionnés ; cette passion était communicative ; alors finalement, nous nous sommes pris au jeu ; certains d’entre nous ont même proposé des pistes pour une mise en espace : des déplacements par exemple, des manières de s’adresser au public, une façon de faire voir ce qu’on pensait pendant qu’on écoutait les autres lire; nous avons tous retenus les conseils de respiration, et compris qu’au théâtre, le regard, l’adresse au public sont des choses très importantes. Nous avons recommencé les lectures en tenant compte des encouragements et des conseils. Il faut recommencer pour améliorer, chercher des choses, c’est presque à l’infini. Nous avons en général compris que cette expérience pouvait aussi nous aider à d’autres moments de nos vies, au lycée ou ailleurs.

La deuxième partie de la matinée, dans ces ateliers, a consisté ensuite à descendre tous ensemble dans la salle de théâtre des Franciscains. Aurélie Macia nous y a rejoints. Chloé Desfachelle nous a laissé découvrir les coulisses, le plateau, (on a regardé travailler les techniciens de la régie et les musiciens assis sur le plateau en silence, au milieu des câbles, des projecteurs encore en réglage) et on a découvert bien entendu la salle, avec son organisation et son poste de régie tout en haut, au centre des sièges des spectateurs. Chloé Desfachelle nous a expliqué la différence entre la configuration de cette salle des Franciscains et celle du théâtre de Béziers, en précisant que les salles à l’italienne permettaient aussi au public de « se montrer », de voir les autres et d’en être vus ; comme si le spectacle était avant tout dans la salle ; les moins riches étaient forcément en bas, dans ces salles à l’italienne, ou au « Paradis », tout-en-haut des gradins, dans d’autres types de salles de théâtre.

 Elle nous a incité à regarder les filages de plusieurs endroits dans la salle, pour varier nos points de vue, avoir une autre perception du plateau. Certains d’entre nous ont dit qu’ils préféraient être dans le champ du comédien, à proximité, pour bien voir les visages, les corps, pour être bien enveloppés par les sons ; d’autres au contraire préfèrent avoir une vision d’ensemble. Mais c’est vrai qu’on ne voit pas la même chose, selon la place qu’on occupe. Finalement Chloé Desfachelle nous a initié à une sorte d’Ecole du spectateur, en nous présentant tous les corps de métier qui interviennent pour qu’un spectacle vivant existe : le metteur en scène, les comédiens, les musiciens, les régisseurs lumière, son, toute l’équipe administrative qui travaille autour de la production d’un spectacle ; Aurélie Macia a précisé aussi ces rôles liés à l’activité du Théâtre des Franciscains ; pour qu’un spectacle existe, il faut beaucoup de monde, y compris des spectateurs, et tout le monde ne travaille pas dans la lumière.

Cette discussion avec la troupe nous a également permis de connaître des mots de vocabulaire technique utilisés au théâtre et de regarder avec attention des éléments qu’on ne voit pas toujours dans le détail : le travail des lumières, du son produit en direct par les trois musiciens, la nature et la place des objets sur le plateau, le choix des costumes. Il y a énormément de choses à percevoir et à observer. La metteuse en scène a d’ailleurs parlé plusieurs fois de l’attention et du silence des spectateurs : c’est quelque chose qui influence l’atmosphère du spectacle, qui peut même changer le jeu du comédien qui ressent tout. Des spectateurs occupés à autre chose, cela peut vraiment gêner la concentration des comédiens et de l’équipe en régie, et les autres spectateurs. Certains d’entre nous ont vraiment aimé le moment où la salle toute noire s’éclaire et montre le plateau. C’est un moment que certains trouvent un peu magique. On est là, bien calés dans les sièges, et ça commence.

Tous ces éléments que nous avons observés séparément, pendant que tout le monde s’activait dans les préparatifs, nous les avons vus s’organiser ensuite, puisque nous avons pu assister au cours des deux matinées à deux filages d’une vingtaine de minutes sur les extraits que nous avions nous-mêmes travaillés en classe et en ateliers aux Franciscains. Notre vision en a été changée, parce que nous avions affaire à un roman, quelque chose qu’on lit en général en silence dans sa tête, et ce roman est devenu du théâtre sous nos yeux, quelque chose de vivant et de concret. Nous avons compris que le passage du roman au plateau supposait une sorte de réécriture.  Chloé, Antoine ont visiblement beaucoup réfléchi au roman de Céline : que garder, que changer, que mettre en valeur ? Quel passage réécrire pour en faire un dialogue à plusieurs? Quelle atmosphère privilégier ? Quel rythme choisir pour les différentes expériences de Bardamu ? Quelle lumière ? Quel son ? Comment jouer Bardamu ? Avec quels gestes, quelles intonations ? Quelle vision est-ce que le personnage nous transmet de la scène des puces ? De sa vision des femmes américaines ? Des rues misérables et des lumières de New York ? Comment est la chambre d’hôtel misérable dans l’immense hôtel où il se perd et où il continue à avoir trop faim ?

Nous nous sommes rendu compte des choix de la metteuse en scène. Il y a eu le choix très important de la musique produite en direct ; il y a en effet trois musiciens qui sont présents, entourés de plusieurs instruments : saxophone, clarinette, piano, banjo ; le fil rouge de leur musique est en lien avec le jazz de cette époque-là, mais ils sont aussi le cri des mouettes, le signal du bateau qui arrive du large, les chants de la troupe des danseuses anglaises du Tarapout, les pensées et les émotions de Bardamu quand il est tout excité à Broadway ou tout seul dans sa chambre d’hôtel, qu’il a trop faim, ou quand il rumine sur la misère des hommes, leur ennui, leur besoin de se divertir. Certains élèves ont trouvé que la présence des musiciens gênaient parfois la parole du comédien, d’autres au contraire ont dit que cette musique faisaient naître d’autres images et exprimaient plein de choses, comme lorsque Bardamu évoque les chansons gaies des danseuses anglaises, qui finalement donnent envie de pleurer ; à ce moment-là les musiciens proposent une version assez drôle d’un air nostalgique, qui produit un effet comique. Les musiciens nous ont dit qu’ils n’avaient pas forcément l’expérience du théâtre avec leurs formations et leurs groupes, mais qu’ils avaient trouvé leurs places parce qu’ils travaillaient aussi sur le plateau avec Antoine ; en proposant des choses. Il y a une part de jeu de comédiens dans leur présence, dans leur façon de jouer avec les instruments, d’être avec Bardamu, ou de se déplacer sur le plateau.

Pendant le filage, nous avons aussi compris qu’au théâtre, avec un plateau presque nu, la lumière et quelques objets, on peut créer un décor, installer une ambiance : sur le plateau il y avait un banc, qui a servi de banc, de lit, de porte, de piédestal pour le rôle de Pacha que tient Bardamu, quand il reste à rêver sous « les projections opalines » ; il y avait aussi un petit échafaudage, qui  a été un bateau arrivant à quai, un immeuble, une manière de créer l’ombre portée d’un gratte-ciel avec l’aide de la lumière ; même le piano des musiciens, avec plein d’instruments accrochés, est devenu un comptoir pour l’accueil des migrants, puis un comptoir d’hôtel, un comptoir de bar. Pour les costumes, c’était un peu pareil pour Antoine et les musiciens: ils étaient sobres, en cours de création, mais ils faisaient quand même penser à l’Amérique des années 20 ; Antoine est passé du débardeur à la chemise, a changé parfois de veston en cours de filage. Nous avons pu voir que le comédien Antoine jouait lui-même avec ces objets, les manipulait pour les transformer en autre chose ; il occupait l’espace du plateau mais aussi de la salle, comme lorsqu’il s’approche au plus près des spectateurs pour leur adresser les réflexions de Bardamu sur le besoin que nous avons tous d’être divertis, amusés pour éviter de penser à ce que nous vivons. Le comédien était parfois immobile, parfois en mouvement : grands gestes, sauts, pas de danse, petits pas pressés quand il mime sa course dans les couloirs de l’hôtel derrière le garçon d’étage. Sa voix aussi variait en intensité et en rythme, en fonction de la tonalité des extraits ou de la musique.

On a senti que la metteuse en scène avait exploré tous les registres différents de Voyage au bout de la nuit : selon elle, c’est un roman où l’écriture de Céline n’est pas encore figée, où il explore différents niveaux de langue, différentes atmosphères ; c’est vrai qu’il y avait des moments très lourds, tristes, des moments poétiques, lyriques, mais il y avait aussi parfois beaucoup d’humour, de gaieté, de légèreté même, où les deux choses en même temps.

Mme Lubac-Quittet nous a dit qu’il était possible que cette expérience se renouvelle. Affaire à suivre, donc !!!!

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La classe de 1ere L du LPO Jean Moulin de Béziers