Le véritable passé archéologique du Lycée Jean-Moulin de Béziers

Ou

L’histoire complètement déjantée des origines de son patronyme

Par Jean-Jacques Goetz, mai 2004

EPISODE 3 et fin :

  De son côté, Béziers s’étendait dangereusement. Les dernières maisons finirent par ronger les garrigues et par avoisiner la bâtisse emblématique dont les ailes jonchaient le sol. Un peu plus tard, les pierres de celle-ci servirent de matériaux aux habitations qui ne tardèrent pas à recouvrir toutes traces de l’ancien moulin.

La prolifération des constructions était devenue incontrôlable. Dans les années 1955 l’aire où vivait notre meunier se trouvait au beau milieu des lotissements. A cet endroit précis, un collège avait fleuri, bientôt suivi d’un lycée. La démographie galopante, notamment celle des 16/18 ans, nécessitait une restructuration, une rénovation ainsi qu’une extension des anciens locaux. C’est ainsi qu’en 1968, l’Académie fut contrainte d’ériger un nouvel établissement. C’est à cette période que le passé du quartier refit surface d’une façon tout à fait inattendue.

Le ballet des engins de chantier devint incessant.

Lors des premiers coups de pelleteuses qui fouirent le sol en vue de couler les fondations, un conducteur tomba sur les vestiges d’un vieux bâtiment

- Sans doute s’agit-il une fois de plus de ruines romaines, pensa le manœuvre. Si je le signale cela va encore retarder le chantier de plusieurs mois. Allez ! Je continue mon travail.

Cependant, au coup de pelle suivant, il aperçut un étrange coffre métallique. La curiosité exacerbée de l’homme parvenait à son paroxysme. A Béziers, l’histoire des Templiers, et surtout de leur trésor caché, était encore très présente dans la mémoire collective. Il stoppa son engin, en descendit d’un bond et s’approcha fébrilement de sa précieuse trouvaille. Le couvercle n’était même pas celé.

La cassette ne contenait ni pièces d’or ni objets précieux mais seulement de nombreux cahiers et des pages manuscrites qui n’avaient rien de médiévales. Le conducteur déposa le coffre dans son engin et continua sa tranchée.

Le soir même, il se pencha de plus près sur sa découverte. Que pouvaient bien contenir tous ces écrits ?

La lecture le captiva à tel point qu’il n’en dormit pas de la nuit. L’histoire était celle d’un meunier nommé Jean qui s’était essayé à l’écriture, puis à la peinture. Le premier cahier, intitulé « Les lettres de mon moulin » relatait les émotions de l’homme au milieu des garrigues. Le deuxième décrivait ses relations avec l’aubergiste, les clients habitués, le colporteur, les gens de passage. Dans le troisième on pouvait lire ses joies et ses déceptions, notamment celles au sujet de l’œuvre littéraire à laquelle il tenait tant. A l’intérieur du quatrième se trouvait toute la scène du tableau qu’il avait réalisé. Il y décrivait ses difficultés pour cet art si difficile mais aussi ses rires avec ses amis de l’auberge. Il y avait également l’anecdote de la vente avec ces deux hommes dont il n’avait plus jamais entendu parler, pas plus que de sa toile d’ailleurs.

Il fallut plusieurs nuits à notre conducteur pour lire la totalité des cahiers et des feuillets agrafés tant ils étaient nombreux et surtout, tant la vie de notre meunier avait pu être riche.

- Bien que sans valeur marchande, ce que je détiens là est tout de même un véritable trésor patrimonial. Je me dois de transmettre ma découverte au service culturel de la mairie.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Le périple des écrits ne s’arrêta pas là. Une copie fut remise à l’Académie de Montpellier qui, justement s’interrogeait sur le nouveau nom à donner au lycée.

- Nous appellerons l’établissement « Lycée Jean-du-Moulin ».

- Cela ne fera-t-il pas un peu trop aristocratique pour un édifice public ?

- Qu’à cela ne tienne, il portera le nom de « Lycée Jean Moulin ».

Bien des gens, aujourd’hui s’imaginent que cette dénomination fut donnée en mémoire du résistant biterrois qui, je vous l’accorde, l’aurait très largement méritée. D’autant plus qu’une sculpture en pied du grand homme est érigée dans la cour principale.

La réalité est tout autre et, pour ceux qui en douteraient, il suffit de constater qu’à l’endroit très précis où se trouvait le moulin, se dresse aujourd’hui une éolienne sans aucune utilité si ce n’est celle de remémorer la véritable histoire de cet illustre site.

 JM

L’Histoire est souvent faite de ce qu’on a coutume d’appeler des hasards.

Si l’on remonte la flèche du temps, il est évident que notre lycée, qui fit des travaux de terrassements à l’endroit où se trouvait la cassette renfermant les écrits d’un meunier qui les protégea dans son moulin, ne pouvait que porter le nom de Jean Moulin.

Par contre, si on se déplace d’hier à aujourd’hui, Jean aurait pu être meunier mais aussi jardinier ou vigneron. Il aurait pu écrire ou non ses impressions. S’il les avait rédigées, il pouvait les archiver ou les détruire. Et enfin, s’il les conservait, son coffre avait la possibilité, ou non, d’être enfoui sur le site du nouveau lycée.

Il n’y a là aucun déterminisme ni finalité. Seul le principe de réalité est ici présent effaçant d’un coup toutes les autres possibilités.

On ne peut s’empêcher de penser à une analogie. L’équation d’onde de Schrödinger permet de connaître une infinité d’états quantiques d’une particule cependant, lorsqu’on définit un seul de ces états, toutes les autres solutions s’effondrent.

Dans notre récit, imaginez un instant, comme il eut été possible, que l’emplacement du lycée se soit trouvé à quelques centaines de mètres de là, sur le lieu de culture de Jean-des-Melons et que celui-ci ait pratiqué les mêmes loisirs scripturaux que son voisin, le lycée aurait porté le nom de Jean Melon. J’ai d’ailleurs dans l’idée que, depuis l’avènement de la nouvelle équipe de mairie, de fortes pressions sur l’Académie auraient été exercées pour débaptiser l’établissement.

Mais cessons là toutes conjectures concernant notre lycée, les faits étant que :

-         Il s’appelle Jean Moulin

-         Et ça lui va très bien.

Je voudrais remercier :
Alphonse Daudet, Jean de la Bruyère, Albert Camus, Pablo Picasso,
implicitement invoqués Claude Monnet Pieter Bruegel,
ainsi que Jean Moulin
sans l’aide desquels je n’aurais pas pu écrire ce récit.

Jean-Jacques Goetz, mai 2014